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« L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie »

Merci à François Bouchet pour cette article

Hervé KEMPF est journaliste et écrivain.

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Il a travaillé pour Science et Vie Micro (à partir de 1985), fondé en 1989 Reporterre, le magazine de l'environnement, contribué à l’émission de télévision Sauve qui Veut sur France 2 en 91 et 92), assuré la rubrique « Sciences » du magazine Courrier International de 1992 à 1995, et les rubriques « Technologie » et « Écologie » dans le journal La Recherche de 1995 à 1998.

Depuis 1998, il est au quotidien Le Monde le journaliste en charge des questions d’environnement, dans une chronique hebdomadaire.  En 2009, il s’est défini comme « objecteur de croissance ».

Il a notamment écrit :

-L’économie à l’épreuve de l’écologie, Enjeux, Hatier, 1991. ISBN 2-218-04389-0

-Comment les riches détruisent la planète, Seuil, 2007. ISBN 978-2-02-089632-0

-Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, 2009. ISBN 978-2-02-097588-9

-L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, 6 janvier 2011 - EAN13 : 9782021028881

 

Son site Internet http://www.reporterre.net/ est « sous-titré » moins de biens, plus de liens.

(Vous y trouverez entre autres choses intéressantes une réponse de Pascal Bourgois à la question « Comment les choses pourraient-elles changer ? » dans la série « Une minute une question ».

Résumé

En guise d’exorde*, Hervé Kempf fait un rappel historique. « C’est à l’acropole d’Athènes qu’un peuple, aux 4ème et 5ème siècles, a imaginé que l’esprit humain pourrait penser par lui-même. Il a créé la raison, la philosophie, et la politique. Il a inventé la démocratie et démontré pendant deux siècles, qu’une communauté humaine se gouvernant elle-même dans la justice et l’égalité était source de beauté, de puissance, et d’équilibre ».

*Exorde n.m. En rhétorique, première partie d'un discours, qui a souvent pour but d'attirer l'attention et la bienveillance de l'auditoire

L’introduction pose la crise écologique comme défi dominant, unique même, pour l’entrée dans le troisième millénaire, la question étant de savoir si l’humanité va maîtriser cette crise ou tomber. Kempf  fait le constat de la préférence de certains écologistes pour le pouvoir autoritaire, doutant de la sagesse du peuple. Et de préciser « …ils commettent une erreur fondamentale : ils croient que nous sommes en démocratie. En réalité….   … ce n’est pas la démocratie -pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple -, ce n’est pas la dictature – pouvoir d’une seul aux fins qui lui sont propres- , c’est l’oligarchie : le pouvoir de quelques-uns, qui délibèrent entre eux des solutions qu’ils vont imposer à tous ».

Hervé Kempf se réfère en début de livre à la Grèce antique car ce sont les grecs qui ont créé les conceptions politiques de la culture occidentale, à savoir : la démocratie, la monarchie, et l’oligarchie, largement oubliée par les politologues. (Rappel via Hérodote de la définition de ces trois régimes). La démocratie implique le respect de deux idées de base : -la délibération (gouvernement du peuple par le peuple, qui, sur l’agora, tire au sort, élit, rend compte, passe le pouvoir à d’autres), et  -le pouvoir de la loi comme instrument d’égalité (on sort de l’arbitraire -subjectif d’une ou de quelques personnes).  La loi s’impose à tous parce qu’elle est le fruit d’une délibération collective. L’égalité, au moins politique, est indissociable de la démocratie. Cela implique une éducation et une information correctes, et des capacités tant à s’exprimer et convaincre, qu’à écouter et entendre.

Tout le livre s’articule autour de l’observation d’un glissement de ce que nous pensons être la démocratie vers l’oligarchie. Du fait de l’expérience encore récente des régimes dictatoriaux en Europe (communisme Stalinien en URSS, Franquisme en Espagne, Nazisme en Allemagne par exemple), nous avons tendance à opposer naturellement à ces régimes un rempart et nous sommes persuadés, ne vivant pas en dictature, de vivre en démocratie, qui est ce rempart à nos yeux. Collectivement, nous sommes fiers de vivre sous un tel régime et nous y sommes donc attachés.

Pourtant, nous ne vivons plus dans ce monde duel opposant démocratie et dictature, et si l’on s’en tient aux définitions données par Hérodote et d’autres par la suite, nous sommes fondés à nous interroger sur la santé de notre démocratie, voire sur sa nature même, vu le déclin de ses ressorts de base, et vu à l’opposé la montée en puissance de l’oligarchie (la caste). Dans les années 1920-1930, des gens comme Bernays (théoricien des « relations publiques ») et Lippmann croient que les masses ne sont pas capables de gouverner, donc qu’il faut laisser le gouvernement à une élite et « fabriquer du consentement » pour la foule. Le mot « élite » n’est pas prononcé, on remplace les besoins par des désirs, et l’on s’arrange pour faire croire au peuple qu’il décide en toutes choses. C’est le début de la critique capitaliste de la démocratie.

Le double libéralisme se fonde sur l’idée que les individus ont des comportements rationnels. Libéralisme politique : les choix individuels mènent par la voie des élections à un choix collectif. Libéralisme économique : l’intérêt commun naît de l’ensemble des intérêts individuels, par le miracle de la main invisible du marché. Schumpeter voit les individus comme des moutons de Panurge manipulables à merci. C’est le début de la publicité et de l’influence de la télévision, et la disjonction entre les deux libéralismes, avec abandon du postulat de base du libéralisme, à savoir la rationalité de l’individu.

Hervé Kempf utilise parfois le terme de ploutocratie (pouvoir des riches) et démontre comment sous la contrainte de la finance internationale, la démocratie disparaît progressivement.
Depuis les années 80, l’oligarchie (en tant que caste) prend de plus en plus de pouvoir et Hervé Kempf cite de nombres d’entre eux pour étayer son propos. Huttington, dès 1975, fournit un vrai programme politique (choc des civilisations, fin de l’histoire, excès de la démocratie). Dans la foulée se créent des clubs plus ou moins privés. La trilatérale, le Club Bildeberg, Le Siècle, Forum de Davos…Les oligarques ne se cachent plus car la consanguinité entre milieu des affaires et politique est désormais connue et admise de facto. David Rockefeller, membre de la Trilatérale et président de la Chase Manhattan Bank constate l’extension au niveau mondial de la démocratie et de l’économie de marché, l’amoindrissement du rôle des gouvernements, et considère que les entreprises (lui) semblent être l’entité logique pour prendre leur place.

Normalement, en démocratie, il y séparation « verticale » entre politique et économie. Désormais la séparation est « horizontale », entre une élite gouvernante et le reste de la population, avec jeu de chaises tournantes pour les membres de l’oligarchie. Face à une telle situation, la rébellion est quasi inexistante, parce que le capitalisme a fait de nous de farouches individualistes, (cf Margaret Thatcher à propos de la société), et parce que la télévision nous prive de culture politique. (Télévision = publicité, consommation, croissance)

Kempf termine son livre par le constat du réveil des consciences (reconnaissance de l’oligarchie comme régime politique réel notamment), et par le constat des victoires possibles : OGM, etc… Néanmoins, les médias ne reflètent pas l’état exact de ce que nous vivons, et les victoires ici et là ne font pas le poids face au bourrage de crâne permanent et face à la puissance des lobbys et de la finance. La première solution passe sans doute par la reprise en main du secteur financier.

François Bouchet, pour le collectif Gironde en Transition. 02/02/11

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